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mardi 15 mai 2012

Le choc des images

Pendant que la télévision nous montrait le nouveau President de la République Française rendant hommage, le 15 mai, à Paris, à Jules Ferry le père de l'instruction publique laïque, gratuite, et obligatoire, cette même télévision, sur une autre chaine, nous montrait des images d'une charge policière contre les étudiants grévistes devant le Collège Lionel-Groulx à Sainte-Thérèse au Québec. En effet, l’escouade antiémeute de la Sûreté du Québec a été appelée en renfort ce matin sur le terrain de ce Collège, situé dans les Laurentides, où une centaine de manifestants empêchaient 53 étudiants de se rendre à leurs cours. Depuis 14 semaines maintenant, le Gouvernement québécois du Premier Ministre Jean Charest est contesté par les étudiants et les collégiens pour avoir pris la décision d'augmenter les droits de scolarité dans les universités. Les manifestants refusent de se plier à cette exigence et réclament la gratuité ou, au moins, le gel de ces droits. Il y a parfois des coïncidences évènementielles redoutables... D'un côté de l'Atlantique, un président de la république rend un hommage appuyé à l'instruction publique, à ses personnels et, au rôle primordial de cette vénérable institution pour la formation des cadres de la Nation. Il insiste sur la priorité qui doit être donnée à la formation par rapport à la finance. François Hollande a tenu, pendant cette première journée de son quinquennat, à souligner symboliquement l'importance de l'école, de l'université, des grandes écoles, des professeurs et des chercheurs pour assurer un développement harmonieux du pays. Il a indiqué notamment dans une allocution : "Je veux que [l'école] retrouve tous les moyens d'être fidèle à sa vocation, je veux lui redonner confiance en elle-même, sa foi dans ses propres capacités, sa volonté d'être conforme à notre histoire et à ce qu'exige notre avenir. L'école a besoin de réformes, elle attend aussi de la considération de la nation et elle appelle le soutien de l'Etat." Ce n'est pas en réprimant les étudiants et les collégiens que l'on fait avancer un pays mais bien en  aidant la jeunesse à s'instruire, à progresser, en favorisant la diffusion des savoirs, l'innovation et la recherche. Miser sur la formation des jeunes, en période de crise notamment, c'est préparer l'avenir, c'est se donner les moyens de sortir de l'impasse dans laquelle le monde a été placé par la cupidité des forces néolibérales. Ce qui est vérité d'un côté de l'Atlantique ne peut être fausseté de l'autre côté...

mercredi 25 avril 2012

Sur la croissance économique

Un phénomène s'accélère depuis quelque temps : nombre de petites et moyennes entreprises, d'entreprises plus importantes, de particuliers, se trouvent acculés à la faillite faute d'obtenir un prêt d'une banque. Le banquier semble devenu l'ennemi public, le responsable de bien des maux. Ceci est observé en France mais aussi dans de nombreux autres pays, y compris les pays en développement. Même les banques se retrouvent d'ailleurs en déficit. Il faut se rappeler, par exemple, que la Banque Centrale Européenne, ces derniers mois, a injecté plus de 1000 milliards d'euros dans le système bancaire européen et que, malgré cela, de nombreuses banques de l'Union Européenne sont toujours à court de liquidités.... C'est dire l'ampleur de l'endettement du monde. Cette observation suscite une interrogation : pourquoi a t'on tant besoin de faire appel aux prêts financiers de nos jours ? Ne serait ce pas là le signe d'une mauvaise gestion, d'un niveau de vie supérieur aux moyens disponibles ? La fameuse croissance économique dont on nous parle tant et que certains voudraient relancer aujourd'hui, n'est-elle pas à l'origine de cette situation? Il ne faut pas, en effet, oublier qu'avant la crise financière récente, le monde a connu une phase de croissance économique plus ou moins accentuée selon les pays. Il est prouvé aujourd'hui que nous avons vécu, ces dernières années, au moins dans les pays développés, individuellement ou collectivement, au dessus de nos moyens. Cette attitude a conduit le monde dans une crise sans précédent dont nous ne sommes pas encore sortis. Il serait temps de réagir, de cesser de faire systématiquement appel au crédit et de vivre de façon plus frugale, plus conforme aux ressources et aux moyens disponibles. Si l'endettement de nombreux pays pose problème, il ne faudrait pas oublier que l'endettement des personnes est aussi une donnée contemporaine qui risque, non seulement d'obérer la vie des citoyens actuels, mais aussi celle de nos enfants et petits-enfants... Il n'est pas inutile de savoir que la notion de croissance économique est, pour les historiens, un concept relativement récent. Il est généralement admis que, depuis l'antiquité jusque vers le XVIIIe siècle, le niveau de vie des êtres humains sur notre planète est resté relativement stable. Selon Wikipédia, « on estime que la croissance globale de l'économie entre 1500 et 1820 n'est que d'un trentième de ce qu'elle a été depuis. Les revenus en Europe ont été multipliés par vingt depuis 1820. L'Asie accélère aussi son rythme de croissance depuis un demi-siècle : le niveau de vie en Chine a été multiplié par six et celui du Japon par huit ». Vouloir poursuivre à l'infini, une telle politique de croissance semble une perspective vouée à l'échec. Il n'est, en effet, pas nécessaire d'être un théoricien de l'économie, pour comprendre que la conjugaison de ressources naturelles épuisables et d'un niveau de vie des humains en perpétuelle croissance, ne peut conduire qu'à une équation sans solution... Si on tient à s'accrocher à cette soi disant nécessité impérieuse de la croissance, faudrait-il au moins le faire en visant un niveau de croissance faible, susceptible de pouvoir permettre un partage équitable des effets de cette croissance tout en respectant le plus possible notre environnement... Il en va de la croissance comme de l'alcool : une consommation faible ou modérée ne nuit pas à la santé alors que l'abus d'alcool peut s'avérer mortel pour les humains... Plutôt que d'envisager la lutte contre la pauvreté dans les pays les plus démunis à partir d'une élévation directe de la croissance économique de ces pays, ne serait-il pas plus judicieux de penser à un partage de richesse entre les pays riches et les pays pauvres, en contribuant de cette façon, à un re équilibrage de la croissance dans le monde ? Il convient, d'ailleurs, de noter que, par le passé, les progrès de la croissance ont surtout été profitables aux pays riches et, seulement dans une moindre mesure, aux plus pauvres. Au sein d'un même pays, cette augmentation de la croissance a surtout contribué à accroitre l'écart entre les citoyens les plus riches et les plus pauvres... Bien entendu, cette façon de faire ne serait possible que si les pays en cause disposent de régimes politiques démocratiques capables d'assurer une répartition équitable des bénéfices de la croissance entre les citoyens... Ce partage, cette invitation aux plus pauvres à venir s'assoir à la table des riches, ne pourra pas se réaliser dans un contexte de fermeture des frontières à l'immigration. Celle-ci devra, certes, être contrôlée, mais dans un esprit de solidarité et d'ouverture... Il apparaît que nous devons changer de modèle de développement, en adoptant des modèles plus durables, plus frugaux, tant au plan de la vie personnelle qu'à celui des institutions et des entreprises. Nous devons dans le même temps, envisager le développement comme un concept global qui concerne l'ensemble des pays de la planète et cesser de traiter cette question au travers des seules « lunettes nationales »...

lundi 30 janvier 2012

La clé du développement haïtien


La clé du rétablissement de la situation à Haïti me semble devoir être recherchée dans une direction prioritaire : celle de la mise en place d'un système éducatif performant. Le dire n'est pas suffisant, il faut encore préciser ce que l'on veut dire.

Le premier point est que le système éducatif est un tout non divisible. Il convient de réformer tant l'école primaire que secondaire sans négliger l'enseignement supérieur. Aucune de ces trois composantes ne doit être priorisée par rapport à une autre. Il faut, en effet, qu'un jeune puisse poursuivre sa formation sans interruption depuis la petite enfance jusqu'à l'age adulte. Il est prouvé aujourd'hui, que si cette chaine de formation possède un point faible, c'est toute l'efficacité de la formation qui pourra subir des dégâts. Un enfant qui a appris à lire pendant son école primaire et qui, faute de pouvoir accéder à un établissement d'enseignement secondaire, doit arrêter sa formation, courra le risque à terme de tomber dans l'illettrisme...

Le second point d'importance est que le système éducatif soit placé sous la responsabilité de l'Etat haïtien et de lui seul. Il n'est pas bon que les confréries religieuses ou d'autres obédiences privées se voient confiées une part significative de la formation des jeunes. Si le privé peut intervenir, il ne doit pouvoir le faire qu'à la marge et en tous cas sur la base de programmes agrées par l'Etat. Il est, en effet, essentiel que les jeunes puissent posséder, à l'issue de leur formation, des références communes et que celles ci soient aussi objectives et rationnelles que possible afin de combattre le développement d'idées obscurantistes et irrationnelles qui peuvent être entretenues par certains groupes religieux. On ne doit pas oublier, par exemple, que lors du dernier séisme on a pu voir trop de personnes en prière évoquant le ciel au lieu de se précipiter pour porter secours à ceux qui étaient emprisonnés sous les décombres... (Le beau livre-témoignage du professeur K. Logossah, « L'éternité d'un instant – Séisme du 12 janvier 2010 à Port-au-Prince », Editions Velours, Paris, 2012, est explicite sur ce point). Il faut tout faire pour que les principes de la laïcité soient mis en oeuvre au sein du système éducatif.

L'enseignement supérieur, enfin, doit être remis en état de façon à devenir comparable aux références internationales du domaine. Il est anormal de voir pousser des établissements privés sous la dénomination d'université, alors même qu'il n'existe, par exemple, aucun enseignant docteur dans cet établissement. L'enseignement supérieur est un maillon essentiel du système. En effet, c'est lui qui est chargé de la formation des enseignants tant au niveau primaire, que secondaire et supérieur. Ce niveau de formation est aussi le berceau de l'innovation, de la recherche, de la formation de cadres de niveau intermédiaires utiles au développement.

Tout cela ne pourra se faire rapidement et nécessitera du temps (la formation d'une génération ne peut se faire qu'en environ 20 ans). Il faudra s'appuyer sur l'aide des universités étrangères au début mais il faut, notamment parce que la remise en état sera longue, commencer le travail sans tarder. Il en va de l'avenir des futures générations d'adultes... On ne peut, dans ce contexte, que regretter que l'Institut Aimé Césaire qui avait été mis en place par la Francophonie avec l'aide de l'Etat Haïtien et de l'Université des Antilles et de la Guyane n'ait pas survécut au séisme de 2010. Cet Institut avait déjà commencé à former des cadres de haut niveau (master et doctorat) dans les domaines de la gestion et de l'administration. Certains des premiers étudiants diplômés occupent d'ailleurs déjà des emplois de cadres dans plusieurs entreprises ou administrations haïtiennes. L'effondrement du bâtiment qui l'abritait a non seulement entrainé la mort de onze étudiants et d'un professeur mais il a permis, malheureusement, aux forces rétrogrades d'en profiter pour faire disparaître ce fleuron de l'enseignement supérieur dans la Caraïbe.

jeudi 22 septembre 2011

Quel taux de croissance viser?


Nous vivons aujourd'hui sous la dictature du « Taux de croissance ». En effet, la réussite et, souvent le bonheur, semblent se mesurer presque uniquement à partir de cet indicateur économique. Ce chiffre quantifie, en fait, l'évolution, en pourcentage du Produit intérieur brut (PIB) d'un pays, entre deux années successives. Un taux de croissance positif signifie donc une augmentation du PIB d'une année à l'autre. Le PIB, quand à lui, est une mesure de la valeur totale de la production interne de biens et services d'un pays donné, au cours d'une année, par des agents résidant à l'intérieur des frontières de ce pays.

Partant de ces définitions, il est clair qu'un taux de croissance positif indique que, d'une année à la suivante, la production interne du pays a augmentée. On peut dès lors, se poser la question de savoir pourquoi faut-il que ce taux soit systématiquement supérieur à 1% ou 2% pour faire le bonheur des économistes et des responsables politiques? Les taux de croissance faibles mesurés ou prévus actuellement dans la plupart des pays d'Europe, par exemple, sont systématiquement qualifiés de dramatiques par les commentateurs de tous bords...

Imaginons un pays où le plein emploi est à peu près atteint (taux de chômage inférieur à 5%). Imaginons de plus, que la démographie de ce pays soit stagnante avec un taux de fécondité des femmes qui assure tout juste le renouvellement de la population (cette situation est fréquente dans nombre de pays riches). Dans ces conditions, un taux de croissance nul devrait suffire à assurer le plein emploi de la population active puisque celle-ci est stable démographiquement. A fortiori, un taux de croissance de 1% ou 2% devrait satisfaire les responsables politiques. Or, il n'en est rien, puisque le monde continue à viser des taux de croissance supérieurs! Il est clair que la situation dégradée de l'emploi dans certains pays riches peut justifier ce souhait mais il devrait, me semble t-il, être accompagné de la perspective de diminuer ce taux, aussitôt que la situation de l'emploi aurait atteint un niveau acceptable. Il n'en est jamais ainsi dans les faits.

On est en droit de se demander quels sont les effets négatifs de cette façon de gérer les pays? J'en vois au moins trois :

  • Il y a d'abord le fait que le maintient d'un taux de croissance fort, à démographie constante, ne peut que susciter un appel à des travailleurs supplémentaires et donc à l'émigration. Or on connait aujourd'hui tous les problèmes suscités par une émigration mal maitrisée...

  • Il y a ensuite, le risque d'épuisement des ressources naturelles induit par cette augmentation sans fin de la production. On connait déjà ce problème dans bien des domaines : pétrole, minerais, eau...

  • Il y a, enfin, l'augmentation de la mondialisation entrainée par la surproduction de biens, qui implique la nécessaire exportation des surplus. On connait aujourd'hui tous les risques et difficultés crées par une mondialisation mal contrôlée avec, notamment, l'emprise de la finance internationale et le creusement de l'écart entre les riches et les pauvres par affaiblissement de la classe moyenne.

    Il est temps de prendre enfin des dispositions propres à mettre fin à cette façon de penser le développement, de cesser d'encourager la cupidité, et de tendre vers un développement plus harmonieux et plus durable. Si les taux de croissance forts sont nécessaires dans les pays en développement, ils ne paraissent plus justifiés dans les pays développés...

mardi 14 juin 2011

L'évolution probable des flux migratoires internationaux

Il est bien connu aujourd'hui qu'un des problèmes majeurs du monde contemporain réside dans la pression migratoire exercée par les populations en provenance des pays les plus pauvres sur les pays développés. Cette situation se traduit par différentes conséquences, parmi lesquelles, une des plus spectaculaire est la construction de barrages physiques aux frontières de certains Etats afin de tenter de se protéger de cette « invasion ». Ainsi, les Etats-unis d'Amérique construisent un mûr de 4,5 mètres de haut sur 1200 kilomètres de leur frontière avec le Mexique. On imagine aisément le coût important de cette édification. On connaît aussi le cas du mûr en béton construit par Israël pour se protéger des palestiniens. D'autres pays comme, par exemple, les Etats membres de l'Union européenne, dépensent beaucoup d'argent à surveiller leurs frontières et à produire des règlementations contraignantes destinées, notamment, à permettre le renvoi dans leur pays d'origine des migrants illégaux. En général, ces dispositions ou dispositifs sont loin d'être efficaces à 100% et la pression migratoire reste forte comme on a pu le voir, encore récemment, lorsque les Tunisiens ont fuit leur pays vers l'Italie et l'Europe.

Une autre donnée de ce problème est que la pression migratoire s'exerce presque exclusivement sur quelques pays riches à savoir : les Etats-unis d'Amérique, l'Union européenne, le Canada, l'Australie, la Suisse... Les pays d'origine de ces mouvements démographiques sont, eux, bien plus nombreux et sont situés en Afrique, en Asie, au Moyen orient,...

L'arrivée sur la scène internationale des nouveaux pays émergents (les BRICs) vient attirer une faible partie des flux migratoires vers leurs territoires. Cependant, ces pays doivent, en priorité, résoudre leurs propres problèmes de développement avant de pouvoir accueillir un nombre significatif d'émigrants.

Si maintenant on se penche sur l'évolution économique des pays d'accueil habituels, il n'est pas difficile de constater que ces pays traversent actuellement une crise profonde qui diminue considérablement leurs possibilités d'accueil. La plupart de ces pays sont frappés par le chômage, le sur endettement, les délocalisation des emplois, l'augmentation du coût de la vie etc. Tout cela freine beaucoup leur volonté d'accueillir de nouveaux émigrants, d'autant plus que leurs propres citoyens s'élèvent de plus en plus contre ces nouveaux arrivants. Dans plusieurs de ces pays, on a même pu voir s'exprimer des dérives droitières au niveau politique. Ce rejet de l'émigration alimente, en effet, l'argumentaire des partis politiques les plus extrémistes et permet aux gouvernements concernés de justifier leurs décisions de fermer les vannes de l'immigration par tous les moyens.

Ainsi, si on extrapole cette évolution, on peut penser que dans les années qui viennent il sera de plus en plus difficile pour les populations les plus démunies d'émigrer vers les quelques pays les plus riches, alors même que ceux-ci iraient en s'appauvrissant. Cette difficulté risque de devenir de plus en plus grande si l'on considère que les délocalisations des emplois vont se poursuivre du Nord vers le Sud et que, dans le même temps, la mauvaise gouvernance en place dans les pays pauvres ne permettra guère d'envisager un développement accéléré de ces pays. La pression migratoire pourrait, cependant, diminuer si une amélioration de la gouvernance des pays du Sud venait à permettre à leurs citoyens de mieux profiter des délocalisations en contribuant à la diminution du chômage et en favorisant l'accroissement de la richesse de la classe moyenne.

Il apparaît donc qu'une clé de la question des migrations internationales est située dans l'amélioration de la gouvernance des pays d'origine des migrants. Une évolution dans cette direction pourrait, en outre, faciliter les délocalisation d'emplois vers les régions les plus démunies et donc contribuer à l'amélioration de l'équilibre économique entre le Nord et le Sud.

Si, dans la même période, les pays riches actuellement en difficulté, parviennent à contrôler la crise et à en sortir en relançant leur économie, notamment en renforçant et en re équilibrant les échanges entre les régions les plus riches et en investissant dans la recherche et l'innovation, le monde se trouverait alors dans une situation bien meilleure, avec une pression migratoire en diminution... Il deviendra alors possible d'envisager, pour l'avenir, un développement plus harmonieux de la mondialisation.

samedi 10 avril 2010

Culture et développement : pour le développement frugal

En 1980, pour la première fois, dans un rapport intitulé « La stratégie mondiale pour la conservation » apparaît le concept de développement durable. En 1987 la « Commission mondiale sur l'environnement et le développement » propose une définition : “Un développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion : le concept de « besoins », et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir. “.
Je relève immédiatement un problème dans cet énoncé. Comment le développement au moment présent pourrait-il être ajusté aux besoins des générations futures ? Cet exercice supposerait, en effet, au moins deux conditions :
− Que l'on soit capable d'expliciter les besoins des générations futures;
− Si la première condition était remplie, que l'on soit capable de régler, de façon continue au cours du temps, les paramètres socio-économiques en vue de satisfaire les besoins futurs des personnes.
Notre incapacité à prévoir l'avenir, même proche, a été suffisamment démontrée pour qu'il soit inutile d'insister ici. Pensons par exemple, à la chute du mur de Berlin, à la dissolution de l'URSS, à la crise financière actuelle, etc. D'autre part, si l'on considère le “simple” problème de l'ajustement des paramètres scolaires (taille des écoles, nombre de professeurs,...) à l'évolution de la démographie, une donnée pourtant parfaitement maîtrisée par les démographes, on ne peut qu'être dubitatif au sujet de notre capacité à mettre en place ce type de développement. J'ajouterai que les statisticiens, qui sont des experts en matière de projections vers le futur, savent parfaitement la difficulté, sinon l'impossibilité, de prévoir les évènements à venir avec de bonnes probabilités de succès, en se basant sur les seules données de la tendance passée.

Le second point sur lequel je me suis interrogé est celui de la cohérence entre les deux termes de “développement” et de “durabilité” ? En effet, nous connaissons tous la loi de la conservation de la matière, énoncée par Antoine Lavoisier au 18ème siécle. On peut donner une formulation simple de cette loi sous la forme : “Dans la nature rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme”. Le développement étant, par nature, consommateur d'énergie, de matière,... on comprend difficilement que le développement, consommateur d'énergie et de ressources naturelles, puisse être durable. L'évolution en matière de développement est difficile à prévoir. Pour cette raison, certains ont proposé l'appelation “développement viable” plutôt que “développement durable”. En fait, cette difficulté est sans doute liée, en partie, à la traduction française de l'expression anglaise “sustainable development”. En 2003, le sénateur français Marcel Deneux concluait ainsi son rapport sur l'évaluation de l'ampleur des changements climatiques : “De prime abord, le concept de "développement durable" peut rallier à peu près tous les suffrages, à condition souvent de ne pas recevoir de contenu trop explicite ; ... L'équivoque de l'expression "développement durable" garantit son succès, y compris, voire surtout, dans les négociations internationales d'autant que, puisque le développement est proclamé durable, donc implicitement sans effets négatifs, il est consacré comme le modèle absolu à généraliser sur l'ensemble de la planète.”
Le développement durable n'a pas été pratiqué par les pays riches et l'on peut constater aujourd'hui l'impasse économique et environnementale dans laquelle cet aveuglement a mené le monde (crise financière, crise climatique, pollution,...). Rappelons que les pays riches consomment 80 % des ressources naturelles de la planète tout en ne représentent que 20 % de la population mondiale. Ce soudain intérêt pour ce type de développement n'est-il pas un moyen déguisé mis en oeuvre par les pays les plus riches pour freiner le développement rapide de certains pays émergents ? Le cas de la Chine, avide de ressources naturelles pour développer son économie avec les conséquences inflationnistes de cette demande sur les marchés, est de nature à susciter ce type d'interrogation. Aujourd'hui par exemple, les Etats-Unis avec 6% de la population mondiale consomment le quart des resources de la planète.

Lorsqu'on parle de modèles de développement durable, il faut avoir en mémoire que la vision occidentale des choses n'est pas la seule. Lors d'une Table-ronde de l'UNESCO et du PNUE sur “La diversité culturelle et la biodiversité pour un développement durable” (3 septembre 2002, Johannesburg), madame Esther Camac de “l'Alliance internationale des peuples autochtones et tribaux des forêts tropicales”
disait : “Je pense que l'on aurait tort de définir un modèle de développement durable à partir des paramètres de la société occidentale; celle-ci mesure les personnes qu'elle produit selon un mode de vie fondé sur la consommation avec une identité, une culture, une pensée voire une vie uniformes. L'utilisation des ressources est fonction de ce modèle d'existence, et “l'utilisation durable” sert à masquer l'exploitation des ressources.... Nous autres, peuples autochtones, nous avons appris à vivre en harmonie avec les espèces végétales et animales des forêts. La forêt est notre habitat naturel, c'est là que nous trouvons tous les éléments essentiels à notre subsistance et à notre développement culturel.”.

On aborde là, la question fondamentale des interactions entre la culture et le développement. L'écrivain canadien Terrence Heath (Actes de la Conférence Cuture et développement durable, Paris, 12 juin 2008) va plus loin lorsqu'il évoque “l'incapacité patente de la culture occidentale à comprendre et à prendre au sérieux l'expérience acquise des autres cultures dont certaines ont su apporter aux questions de survie des réponses radicalement différentes des siennes. Cette incapacité constitue l'un des plus grave dangers pour l'avenir de notre planète”. L'anthropologue Paul de Deckker, professeur à l'université de Nouvelle-Calédonie affirmait : ”je dois souligner que le concept de “développement” n'existe pas dans le Pacifique insulaire. On y connait la notion de “croissance”, celle de pousses végétales, mais l'idée de progrès est totalement absente de cette région”.

Ces questionnements ne signifient pas que je veuille remettre en cause les idées attachées au concept de “développement durable”, mais plutôt que je trouve mal choisies cette appellation et sa définition. Personnellement, je préfererais parler de “développement frugal” pour rappeler la sobriété, la simplicité et la modération qui caractérisent la “frugalité”. Quand à la définition je proposerais celle-ci :
Le “développement frugal” se caractérise, tant au plan individuel que collectif, par la minimisation, d'une part, de la consommation d'énergie et des ressources non renouvellables et d'autre part, de la production de rejets (polluants, déchets,...).
Cette façon de faire conduirait, par exemple, à intégrer dans le prix de revient des produits la pollution produite par leur transport. Ainsi, on pourrait espérer redonner un peu d'attrait aux produits locaux et régionaux au détriment de la pratique actuelle des grandes entreprises de distribution qui, parfois vont s'approvisionner aux antipodes...

De façon plus globale, on commence à prendre en compte aujourd'hui le fait que l'indicateur traditionnel de mesure du développement humain, basé sur le PIB par habitant n'est pas adapté car il ne prend pas en compte, par exemple, l'accès des populations aux services de santé ou à l'éducation. Début 2008, le gouvernement français a mis en place la “Commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social”, composée de 33 économistes d'origines diverses (Etats-uniens, Français, Anglais, Indiens) et présidée par le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz. Cette commission a pour mandat de définir de nouveaux indicateurs capables de remédier aux lacunes du système statistique mondial actuel. Il s'agit, selon l'économiste Jean-Paul Fitoussi, un membre de cette commission, de “compter en négatif ce qui est négatif, et en positif ce qui est positif”. Ainsi, quand le prix des loyers en centre-ville s'enflamme, il pousse les citadins vers la campagne. La construction de nouvelles maisons et les trajets du domicile au travail font progresser le PIB, alors que le temps de transport, un temps inutile, et les dégradations de l'environnement liées aux déplacements, sont nuisibles. La commission souhaite qu'ils s'inscrivent en négatif dans le PIB. On peut aussi citer aussi l'exemple de l'Etat de Bahia, au Brésil, qui s'est rué vers les plantations d'eucalyptus pour alimenter l'industrie de la pâte à papier. Quinze ans après, les sols sont ruinés, les nappes phréatiques épuisées, et la plupart des entreprises sont parties. Le mirage de la richesse aura été de courte durée....
Le lien entre culture et développement a été justement souligné par le Xème Sommet de la Francophonie qui a considéré que la diversité culturelle et linguistique était le 5ème pilier du développement durable.
Les liens complexes qui existent entre les concepts de développement et de culture peuvent être facilement compris puisque le développement entraine dans son sillage de nouvelles idées, valeurs et conceptions, ainsi qu'un accès plus facile à l'information et à la technologie. Il en résulte donc des contacts plus fréquents avec les autres cultures et nécessairement une évolution de la culture locale. On sait aujourd'hui que les cultures les plus stables sont celles des communautés les plus isolées. Dans ces conditions, si l'évolution des cultures au cours du développement se fait systématiquement dans la même direction, à savoir celle qui a été définie par les pays riches d'Occident, on peut entrevoir le risque de poursuivre la destruction de l'environnement. planétaire. Des voix s'élèvent, ici ou là, pour souligner “la haute nécessité de tenter tout de suite de jeter les bases d'une société non économique, où l'idée de développement à croissance continuelle serait écartée au profit de celle d'épanouissement” (“Manifeste pour les “produits” de haute nécessité”, Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant et al., février 2009). L'épanouissement étant ici synonyme : de manger sainement et autrement, de rupture avec le tout automobile, d'économie de l'eau, de décroissance de la consommation, de sobriété,...”
Florence Pizzorni Itié et Marie-Claude Croiziers de Lacvivier, partagent une idée voisine lorsqu'elles écrivent “L'anthropologie moderne sait aujourd'hui distinguer dans la tradition, les facteurs conjoints de transmission et d'innovation. Ainsi comprise, la culture traditionnelle constitue sans nul doute, un antidote contre l'oxymore du développement durable”.

Le sujet est difficile car si, généralement, le lien entre culture et développement est admis, il est moins consensuel de déterminer quel est le mécanisme exact d'interaction entre ces deux concepts lorsque le but recherché est le “développement durable”. Cependant, une idée simple me semble émerger des observations précédentes : si l'on prône la promotion de la diversité culturelle alors, le lien entre culture et développement, entraine, ipso facto, qu'un modèle de développement unique ne peut pas être réaliste. Cette conclusion condamne donc sans équivoque les tenants de la promotion du seul modèle de développement occidental... Le développement durable ou frugal, ne peut donc pas se satisfaire d'un seul et même modèle mais plutôt d'une diversité de modèles à l'image de la culture.
Cette façon de penser sous-tend que c'est bien la culture qui doit éclairer le processus décisionnel en oeuvre en matière de développement. Serge Rousselle dans un ouvrage intitulé “La diversité culturelle et le droit des minorités : une histoire de développement durable” (Editions Yvon Blais, Cowansville (Québec), Canada, 2006) écrit en page 26 “...pour les défenseurs de la diversité culturelle, celle-ci représente un facteur déterminant du développement durable tout autant que devrait l'être une exploitation raisonnée des ressources naturelles dans une économie moderne mondialisée. Cependant, pour que se matérialise un tel développement durable, il faut assurer l'unité dans la diversité, soit encourager la diversité culturelle créatrice, tout en aidant les peuples du monde à mieux vivre ensemble leurs différences. Autrement dit, il faut contribuer au développement durable en faisant en sorte que nous puissions tous vivre et construire ensemble un avenir meilleur non pas malgré nos différences, mais plutot grâce à elles en tirant parti de la diversité pour parvenir à la cohésion sociale et éviter les conflits au sein des sociétés plurielles”.

Une autre idée me semble émerger de ces considérations. C'est celle de l'interaction permanente entre culture et développement. Si, comme on la vu plus haut, la culture influe sur le développement, réciproquement, le développement agit sur la culture. Cela est facile à comprendre, il suffit de penser aux télécommunications et à l'ouverture aux autres cultures qu'elles proposent. Ces technologies entraînent dans leur sillage de nouvelles idées, valeurs et conceptions qui, à leur tour vont modifier les cultures locales ou régionales. Mais n'oublions pas non plus que la diversité des cultures doit produire une différentiation des modèles de développement si l'on veut obtenir un résultat adapté aux besoins des humains, soit un développement frugal ou durable. C'est donc bien d'un tandem interactif dont il est question : culture et développement se fécondent mutuellement pour mieux s'adapter aux contextes régionaux.
Au fur et à mesure qu'une société évolue, se développe, il est nécessaire qu'elle se donne les moyens de s'adapter culturellement à la nouvelle donne. C'est principalement, par l'éducation et la formation que cette adaptation sera réalisée. Pour s'en convaincre, il suffit de penser au décalage qui apparaît lorsque les immigrants se trouvent plongés dans un environnement socio-culturel éloigné du leur. Ce décalage est à l'origine de bien des incompréhensions entre les populations d'accueil et les nouveaux venus.

Le développement frugal n'est synonyme ni de statut-quo, ni de retour en arrière. Il est plutôt le résultat d'un dosage subtil visant à introduire la modernité en s'éclairant de la culture. Il peut conduire à remettre en cause certaines traditions lorsqu'elles freinent trop, ou s'opposent au mouvement vers le développement.