Depuis quelques temps enfle une polémique autour de la question du réchauffement climatique. Une partie de ce débat est alimentée par l'ancien ministre Claude Allègre qui a publié récemment aux éditions Plon, un livre intitulé « L'imposture climatique ». Dans cet ouvrage, l'auteur jette un doute argumenté sur la question des origines du réchauffement climatique. Je ne reviendrai pas sur les arguments évoqués dans ce débat. Ce qui m'intéresse ici est plutôt l'instrumentalisation politique constante que subissent les sciences du climat. Le débat scientifique se trouve pollué par l'intrusion d'arguments de nature politique au point que, souvent règne une grande confusion qui n'est guère favorable à permettre aux non spécialistes d'y voir clair. Ceci est très dommageable car, si les scientifiques ne parviennent pas à convaincre le monde des dangers de la situation au plan climatique, il est, par voie de conséquence, peu probable que les décideurs politiques soient un jour en mesure de prendre des décisions susceptibles d'améliorer la situation. N'oublions pas que, dans une démocratie, les hommes politiques sont censés représenter l'opinion de leurs concitoyens. Cette implication forte de la politique dans les questions scientifiques me semble, en fait, le résultat d'une politique voulue et mise en place par les gouvernements successifs, au moins en France. Souvenons-nous du débat ancien sur les intérêts respectifs de la recherche fondamentale et de la recherche finalisée. Alors que par le passé, la recherche fondamentale était pratiquement la seule à pouvoir être qualifiée de « vraie » recherche, les politiciens, placés devant la question difficile du financement des travaux de recherche et, incapables de mettre en place des mécanismes de financement adéquats, ont trouvé LA solution au problème : contractualiser la recherche, en imposant aux laboratoires de signer des contrats dont l'objectif principal était de permettre à l'Etat d'encadrer la recherche en la soumettant, notamment, à son contrôle financier. L'intrusion de la politique dans le pilotage de la recherche a eu une conséquence prévisible soit, l'orientation de la recherche en fonction des désirs des politiciens qui devenaient de véritables bailleurs de fonds. Mais les choses ne s 'arrêtèrent pas là. Très rapidement, les carences de l'Etat en matière de financement l'ont conduit à promouvoir une recherche sur objectifs, une recherche finalisée qui, dès lors, pouvait aussi être alimentée par des crédits en provenances du monde de l'entreprise. La collusion, la confusion était installée... Les scientifiques et les politiques étaient désormais liés étroitement et la Science avait perdue une grande partie de son indépendance, de sa capacité d'innovation, de sa créativité. On comprend mieux, dès lors, les raisons qui font qu’aujourd'hui ce sont les décisions politiques qui déterminent la Science alors que l'idéal serait de faire l'inverse. Quand on connait l'importance des sondages d'opinion dans la vie politique, on ne peut que s'inquiéter de cette tendance... Verra t’on un jour prochain les choix scientifiques décidés par des sondages d'opinion? Le principe de précaution doit-il être placé par les physiciens sur le même plan que les principes de la thermodynamique ? Il est grand temps de replacer la Science, et singulièrement son financement, à la place qu'elle n'aurait jamais du quitter, c'est à dire entre les mains des savants. Le rôle des décideurs politiques est de faire des choix raisonnés à partir des éclairages qui leurs seront fournis par les scientifiques.
vendredi 28 mai 2010
jeudi 20 mai 2010
La survie du français
La seconde voie qui est souvent citée, serait de ne favoriser, au sein des systèmes éducatifs notamment, que la seule langue francaise au détriment de toutes les autres, y compris de l'anglais. Cette approche ne peut que conduire a l'isolement et, finalement à l'affaiblissement de la langue elle-même qui verrait alors se réduire son champ d'intervention dans la communication internationale. Elle diminuerait, en outre, l'accès des francophones aux autres cultures du monde.
Se limiter à l'un ou l'autre de ses deux choix est à mes yeux une erreur grave. En effet, le faire c'est ignorer que ce problème ne concerne pas seulement le francais mais aussi toutes les langues de communication internationale : l'espagnol, le portugais, l'arabe, l'allemand etc. Toutes ces langues sont menacées d'affaiblissement face à l'anglo-américain. Elles sont toutes, cependant, porteuses d'un riche patrimoine culturel.
La seule vraie solution me semble être de considérer qu'aucune langue ne pourra se "sauver" au détriment des autres. Il y a là une sorte d'égalité entre les langues, au moins entre les grandes langues de communication, qui est incontournable. Même l'anglais, sous l'emprise de l'hyper mondialisation, risque de se voir imploser sous l'effet d'une créolisation accélérée, trop rapide pour pouvoir être "digérée" par la langue. La survie des langues ne peut se faire à l'économie, en simplifiant le problème et en se limitant à l'apprentissage d'une langue unique. Si cela était possible, l'espéranto aurait déjà conquis la planète...
Il n'y a pas d'autre voie que celle de considérer l'égal intérêt des langues et, par voie de conséquence d'en apprendre plusieurs dès le plus jeune àge. Bien sûr, nul ne peut apprendre plus de trois ou quatre langues en plus de sa langue maternelle. Mais si chaque enfant pouvait apprendre quatre langues (y compris sa langue maternelle) sans qu'aucune de ces langues ne lui soit imposée, à lui ou à sa famille, sans que l'anglais soit systématiquement privilégié comme aujourd'hui, on peut être certain de deux choses :
- La diversité linguistique du monde en sortirait renforcée;
- La communication internationale en serait facilitée.
Concernant le second point, nous avons démontré mathématiquement (JP Asselin de Beauville, Un modèle probabiliste simple pour le multilinguisme, 78è Congrès de l'ACFAS, Université de Montréal, Montréal (Québec-Canada), 10-14 mai 2010) que cette façon de faire garantissait que deux personnes qui se rencontreraient au hasard auraient alors environ 80% de chances de pouvoir communiquer dans une langue partagée (qui ne serait pas l'anglais obligatoirement).
Bien entendu, l'évolution de la situation mondiale vers un plus juste équilibre entre les langues ne pourra se réaliser sans une révolution des mentalités. Il faut que chaque humain (y compris les anglophones qui sont actuellement les moins enclins à apprendre des langues étrangères) considère que chaque langue (et pas seulement l'anglais) est susceptible de lui permettre de communiquer, et donc de travailler, à partir du moment où elle n'est pas traitée comme une langue de rang inférieur au moment de l'apprentissage linguistique.
lundi 17 mai 2010
Le grand Miles aux Beaux-Arts
Belle exposition que celle présentée jusqu'au 29 août 2010 au Musée des Beaux arts de Montréal : "Miles Davis : le jazz face à sa légende". Pratiquement tous les arts y sont présents : la musique bien sûr, celle de Miles qui vous prend aux tripes, vous fait vibrer sur ses sonorités métalliques, tantôt douces, tantôt stridentes, construites, puis déconstruites, elles vous transportent d'années en années, de 1940 jusqu'à 1990 environ. La photographie est aussi de la fête, souvent en noir et blanc, témoignant crûment de son époque de la fragilité de l'homme... Les photos de l'agression raciste dont Miles fût victime, illustrent sobrement la ségrégation raciale qui régnait alors aux USA. Magnifique personnage que celui de Miles, toujours sensible, parfois radieux, mais souvent pensif, concentré, comme emmuré dans un univers interieur riche et tourmenté. La peinture aussi, celle de Jean-Michel Basquiat notamment, mais aussi celle de Miles qui s'y est exercé vers la fin de sa vie. Elle fût pour lui, un artifice pour reéduquer ses mains malades. Peintures aux tons vifs aux formes tourmentées et abstraites, toutes en harmonie avec sa propre sensibilité musicale. Même une sculpture monumentale de Niki de Saint Phalle nous rappelle, par sa taille, l'immensité du personnage. Plusieurs trompettes ayant appartenues au musicien, gravées à son nom, teintes en bleu, vert, rouge..., paraissent revivre dans cette atmosphère tamisée, ouatée mais toujours chaleureuse. L'agencement des oeuvres, les nombreux "kiosques musicaux" sont des incitations permanentes à se recueillir, à s'enivrer des sonorités du grand Miles.... La chronologie nous fait suivre l'évolution incroyable de la musique de Miles, celle du jazz qu'il a profondément marqué. Surtout ne manquez pas le dernier kiosque consacré à l'un des ultimes concert de Miles, donné au Spectrum de Montréal en 1989. Le son de Miles y est si présent qu'il est encore capable de vous arracher une larme. Merci a tous ceux qui nous ont permis de nous replonger dans l'oeuvre de ce très grand musicien que fut Miles Davis. Il est heureux que cette belle exposition soit présentée simultanément avec la pièce "Et Vian! dans la gueule" au TNM, qui traite, à partir de textes de Boris Vian, de la haine de la guerre qui animait, l'écrivain et trompettiste, celui-là même qui accueillit Miles en France lors de son premier voyage à l'étranger. Leur amitié nous a aussi légué l'inoubliable musique du film "J'irai cracher sur vos tombes".
vendredi 7 mai 2010
Euro-optimisme
mercredi 21 avril 2010
Trop c'est trop!
Laissons donc faire les spéculateurs qui nous ont conduit à la crise financière majeure dans laquelle nous sommes encore empétrés. Laissons faire les multinationales qui délocalisent les emplois sans vergogne et contribuent à accroître le chomage qui plombe les économies. Laissons déréglementer en matière d'éducation avec, comme conséquence, des droits d'inscription dans les universités qui s'envolent à l'exemple de l'Université Mc Gill qui vient de porter à 30000 dollars canadiens les droits de scolarité de son programme MBA. Laissons libre cours aux gestionnaires libéraux qui ont amputés considérablement les retraites d'honnètes travailleurs qui pensaient légitimement pouvoir bénéficier, pendant leurs vieux jours, de l'argent économisé. Laissons s'aggraver plus encore l'écart entre les riches et les pauvres partout dans le monde, y compris dans les pays les plus développés. Laissons s'aggraver les déficits parfois colossaux qui vont peser sur les générations futures. Laissons les droits du travail se différentier d'un pays à l'autre venant ainsi rendre caduques les améliorations qui pourraient être apportées dans tel ou tel pays. Laissons les marchés agir librement en conduisant les entreprises à choisir entre la faillite ou les diminutions de services rendus. Laissons disparaitre les petits commerces de proximité. Laissons les services publics à la dérive ou aux mains des entreprises privées qui n'ont que le profit comme objectif. Laissons s'aggraver les pollutions de toutes sortes et les atteintes qui sont portées à la biosphère. Laissons la corruption s'installer partout. Laissons la langue anglo-américaine s'imposer sur la planète entière en contribuant à la disparition de cultures et de langues qui sont des patrimoines de l'humanité....
Il apparait de plus en plus évident que le libéralisme socio-économique, la loi du marché, ont aboutis à l'impasse dans la plupart des domaines. La diminution des désordres mondiaux (pollution, climat, pauvreté, éducation, déplacements de populations,...) requiert en fait plus de réglementation que moins et de plus en plus à un niveau supra national. Faute de réaction des Etats et Gouvernements, ce seront les peuples qui prendront leurs responsabilités....
jeudi 15 avril 2010
Créolité et multiculturalisme
Une question qui se pose par rapport à la créolité est celle de l’évolution dynamique de cette idée. En d’autres termes : la créolité conduit-elle à une inéluctable homogénéisation culturelle ? Ne devrait-on pas considérer que la créolité, pour survivre, aurait besoin d’un minimum de multiculturalisme ? Selon ce dernier point, les deux concepts de créolité et de multiculturalisme ne seraient pas opposés mais plutôt complémentaires… Le multiculturalisme, dans certaines conditions de territorialité, notamment en contexte insulaire, serait une sorte de moteur de la créolité. La créolité se nourrit des cultures en contact et, la survie de ces cultures serait une condition nécessaire à celle de la créolité. Cette conception nous rapproche de celle de “l’identité-rhizome” de l’écrivain Martiniquais Edouard Glissant. Pour lui, cette identité est le modèle d’une “poétique de la relation” nouvelle dans le cadre d’une “mondialité” faite de dialogues pluriels opposée aux laminages uniformisateurs de la mondialisation. L’écrivain guadeloupéen Daniel Maximin dans son livre “Les fruits du cyclone” (Éditions du Seuil, Paris, 2006), exprime lui aussi un point de vue voisin lorsqu’il écrit que “Le métissage socioculturel ne saurait se fonder sur l’effacement des couleurs en une seule teinte commune ni sur l’oubli de la peau, mais sur le dépassement de la couleur des peaux”.
samedi 10 avril 2010
Culture et développement : pour le développement frugal
Je relève immédiatement un problème dans cet énoncé. Comment le développement au moment présent pourrait-il être ajusté aux besoins des générations futures ? Cet exercice supposerait, en effet, au moins deux conditions :
− Que l'on soit capable d'expliciter les besoins des générations futures;
− Si la première condition était remplie, que l'on soit capable de régler, de façon continue au cours du temps, les paramètres socio-économiques en vue de satisfaire les besoins futurs des personnes.
Notre incapacité à prévoir l'avenir, même proche, a été suffisamment démontrée pour qu'il soit inutile d'insister ici. Pensons par exemple, à la chute du mur de Berlin, à la dissolution de l'URSS, à la crise financière actuelle, etc. D'autre part, si l'on considère le “simple” problème de l'ajustement des paramètres scolaires (taille des écoles, nombre de professeurs,...) à l'évolution de la démographie, une donnée pourtant parfaitement maîtrisée par les démographes, on ne peut qu'être dubitatif au sujet de notre capacité à mettre en place ce type de développement. J'ajouterai que les statisticiens, qui sont des experts en matière de projections vers le futur, savent parfaitement la difficulté, sinon l'impossibilité, de prévoir les évènements à venir avec de bonnes probabilités de succès, en se basant sur les seules données de la tendance passée.
Le second point sur lequel je me suis interrogé est celui de la cohérence entre les deux termes de “développement” et de “durabilité” ? En effet, nous connaissons tous la loi de la conservation de la matière, énoncée par Antoine Lavoisier au 18ème siécle. On peut donner une formulation simple de cette loi sous la forme : “Dans la nature rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme”. Le développement étant, par nature, consommateur d'énergie, de matière,... on comprend difficilement que le développement, consommateur d'énergie et de ressources naturelles, puisse être durable. L'évolution en matière de développement est difficile à prévoir. Pour cette raison, certains ont proposé l'appelation “développement viable” plutôt que “développement durable”. En fait, cette difficulté est sans doute liée, en partie, à la traduction française de l'expression anglaise “sustainable development”. En 2003, le sénateur français Marcel Deneux concluait ainsi son rapport sur l'évaluation de l'ampleur des changements climatiques : “De prime abord, le concept de "développement durable" peut rallier à peu près tous les suffrages, à condition souvent de ne pas recevoir de contenu trop explicite ; ... L'équivoque de l'expression "développement durable" garantit son succès, y compris, voire surtout, dans les négociations internationales d'autant que, puisque le développement est proclamé durable, donc implicitement sans effets négatifs, il est consacré comme le modèle absolu à généraliser sur l'ensemble de la planète.”
Le développement durable n'a pas été pratiqué par les pays riches et l'on peut constater aujourd'hui l'impasse économique et environnementale dans laquelle cet aveuglement a mené le monde (crise financière, crise climatique, pollution,...). Rappelons que les pays riches consomment 80 % des ressources naturelles de la planète tout en ne représentent que 20 % de la population mondiale. Ce soudain intérêt pour ce type de développement n'est-il pas un moyen déguisé mis en oeuvre par les pays les plus riches pour freiner le développement rapide de certains pays émergents ? Le cas de la Chine, avide de ressources naturelles pour développer son économie avec les conséquences inflationnistes de cette demande sur les marchés, est de nature à susciter ce type d'interrogation. Aujourd'hui par exemple, les Etats-Unis avec 6% de la population mondiale consomment le quart des resources de la planète.
Lorsqu'on parle de modèles de développement durable, il faut avoir en mémoire que la vision occidentale des choses n'est pas la seule. Lors d'une Table-ronde de l'UNESCO et du PNUE sur “La diversité culturelle et la biodiversité pour un développement durable” (3 septembre 2002, Johannesburg), madame Esther Camac de “l'Alliance internationale des peuples autochtones et tribaux des forêts tropicales”
disait : “Je pense que l'on aurait tort de définir un modèle de développement durable à partir des paramètres de la société occidentale; celle-ci mesure les personnes qu'elle produit selon un mode de vie fondé sur la consommation avec une identité, une culture, une pensée voire une vie uniformes. L'utilisation des ressources est fonction de ce modèle d'existence, et “l'utilisation durable” sert à masquer l'exploitation des ressources.... Nous autres, peuples autochtones, nous avons appris à vivre en harmonie avec les espèces végétales et animales des forêts. La forêt est notre habitat naturel, c'est là que nous trouvons tous les éléments essentiels à notre subsistance et à notre développement culturel.”.
On aborde là, la question fondamentale des interactions entre la culture et le développement. L'écrivain canadien Terrence Heath (Actes de la Conférence Cuture et développement durable, Paris, 12 juin 2008) va plus loin lorsqu'il évoque “l'incapacité patente de la culture occidentale à comprendre et à prendre au sérieux l'expérience acquise des autres cultures dont certaines ont su apporter aux questions de survie des réponses radicalement différentes des siennes. Cette incapacité constitue l'un des plus grave dangers pour l'avenir de notre planète”. L'anthropologue Paul de Deckker, professeur à l'université de Nouvelle-Calédonie affirmait : ”je dois souligner que le concept de “développement” n'existe pas dans le Pacifique insulaire. On y connait la notion de “croissance”, celle de pousses végétales, mais l'idée de progrès est totalement absente de cette région”.
Ces questionnements ne signifient pas que je veuille remettre en cause les idées attachées au concept de “développement durable”, mais plutôt que je trouve mal choisies cette appellation et sa définition. Personnellement, je préfererais parler de “développement frugal” pour rappeler la sobriété, la simplicité et la modération qui caractérisent la “frugalité”. Quand à la définition je proposerais celle-ci :
Le “développement frugal” se caractérise, tant au plan individuel que collectif, par la minimisation, d'une part, de la consommation d'énergie et des ressources non renouvellables et d'autre part, de la production de rejets (polluants, déchets,...).
Cette façon de faire conduirait, par exemple, à intégrer dans le prix de revient des produits la pollution produite par leur transport. Ainsi, on pourrait espérer redonner un peu d'attrait aux produits locaux et régionaux au détriment de la pratique actuelle des grandes entreprises de distribution qui, parfois vont s'approvisionner aux antipodes...
De façon plus globale, on commence à prendre en compte aujourd'hui le fait que l'indicateur traditionnel de mesure du développement humain, basé sur le PIB par habitant n'est pas adapté car il ne prend pas en compte, par exemple, l'accès des populations aux services de santé ou à l'éducation. Début 2008, le gouvernement français a mis en place la “Commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social”, composée de 33 économistes d'origines diverses (Etats-uniens, Français, Anglais, Indiens) et présidée par le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz. Cette commission a pour mandat de définir de nouveaux indicateurs capables de remédier aux lacunes du système statistique mondial actuel. Il s'agit, selon l'économiste Jean-Paul Fitoussi, un membre de cette commission, de “compter en négatif ce qui est négatif, et en positif ce qui est positif”. Ainsi, quand le prix des loyers en centre-ville s'enflamme, il pousse les citadins vers la campagne. La construction de nouvelles maisons et les trajets du domicile au travail font progresser le PIB, alors que le temps de transport, un temps inutile, et les dégradations de l'environnement liées aux déplacements, sont nuisibles. La commission souhaite qu'ils s'inscrivent en négatif dans le PIB. On peut aussi citer aussi l'exemple de l'Etat de Bahia, au Brésil, qui s'est rué vers les plantations d'eucalyptus pour alimenter l'industrie de la pâte à papier. Quinze ans après, les sols sont ruinés, les nappes phréatiques épuisées, et la plupart des entreprises sont parties. Le mirage de la richesse aura été de courte durée....
Le lien entre culture et développement a été justement souligné par le Xème Sommet de la Francophonie qui a considéré que la diversité culturelle et linguistique était le 5ème pilier du développement durable.
Les liens complexes qui existent entre les concepts de développement et de culture peuvent être facilement compris puisque le développement entraine dans son sillage de nouvelles idées, valeurs et conceptions, ainsi qu'un accès plus facile à l'information et à la technologie. Il en résulte donc des contacts plus fréquents avec les autres cultures et nécessairement une évolution de la culture locale. On sait aujourd'hui que les cultures les plus stables sont celles des communautés les plus isolées. Dans ces conditions, si l'évolution des cultures au cours du développement se fait systématiquement dans la même direction, à savoir celle qui a été définie par les pays riches d'Occident, on peut entrevoir le risque de poursuivre la destruction de l'environnement. planétaire. Des voix s'élèvent, ici ou là, pour souligner “la haute nécessité de tenter tout de suite de jeter les bases d'une société non économique, où l'idée de développement à croissance continuelle serait écartée au profit de celle d'épanouissement” (“Manifeste pour les “produits” de haute nécessité”, Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant et al., février 2009). L'épanouissement étant ici synonyme : de manger sainement et autrement, de rupture avec le tout automobile, d'économie de l'eau, de décroissance de la consommation, de sobriété,...”
Florence Pizzorni Itié et Marie-Claude Croiziers de Lacvivier, partagent une idée voisine lorsqu'elles écrivent “L'anthropologie moderne sait aujourd'hui distinguer dans la tradition, les facteurs conjoints de transmission et d'innovation. Ainsi comprise, la culture traditionnelle constitue sans nul doute, un antidote contre l'oxymore du développement durable”.
Le sujet est difficile car si, généralement, le lien entre culture et développement est admis, il est moins consensuel de déterminer quel est le mécanisme exact d'interaction entre ces deux concepts lorsque le but recherché est le “développement durable”. Cependant, une idée simple me semble émerger des observations précédentes : si l'on prône la promotion de la diversité culturelle alors, le lien entre culture et développement, entraine, ipso facto, qu'un modèle de développement unique ne peut pas être réaliste. Cette conclusion condamne donc sans équivoque les tenants de la promotion du seul modèle de développement occidental... Le développement durable ou frugal, ne peut donc pas se satisfaire d'un seul et même modèle mais plutôt d'une diversité de modèles à l'image de la culture.
Cette façon de penser sous-tend que c'est bien la culture qui doit éclairer le processus décisionnel en oeuvre en matière de développement. Serge Rousselle dans un ouvrage intitulé “La diversité culturelle et le droit des minorités : une histoire de développement durable” (Editions Yvon Blais, Cowansville (Québec), Canada, 2006) écrit en page 26 “...pour les défenseurs de la diversité culturelle, celle-ci représente un facteur déterminant du développement durable tout autant que devrait l'être une exploitation raisonnée des ressources naturelles dans une économie moderne mondialisée. Cependant, pour que se matérialise un tel développement durable, il faut assurer l'unité dans la diversité, soit encourager la diversité culturelle créatrice, tout en aidant les peuples du monde à mieux vivre ensemble leurs différences. Autrement dit, il faut contribuer au développement durable en faisant en sorte que nous puissions tous vivre et construire ensemble un avenir meilleur non pas malgré nos différences, mais plutot grâce à elles en tirant parti de la diversité pour parvenir à la cohésion sociale et éviter les conflits au sein des sociétés plurielles”.
Une autre idée me semble émerger de ces considérations. C'est celle de l'interaction permanente entre culture et développement. Si, comme on la vu plus haut, la culture influe sur le développement, réciproquement, le développement agit sur la culture. Cela est facile à comprendre, il suffit de penser aux télécommunications et à l'ouverture aux autres cultures qu'elles proposent. Ces technologies entraînent dans leur sillage de nouvelles idées, valeurs et conceptions qui, à leur tour vont modifier les cultures locales ou régionales. Mais n'oublions pas non plus que la diversité des cultures doit produire une différentiation des modèles de développement si l'on veut obtenir un résultat adapté aux besoins des humains, soit un développement frugal ou durable. C'est donc bien d'un tandem interactif dont il est question : culture et développement se fécondent mutuellement pour mieux s'adapter aux contextes régionaux.
Au fur et à mesure qu'une société évolue, se développe, il est nécessaire qu'elle se donne les moyens de s'adapter culturellement à la nouvelle donne. C'est principalement, par l'éducation et la formation que cette adaptation sera réalisée. Pour s'en convaincre, il suffit de penser au décalage qui apparaît lorsque les immigrants se trouvent plongés dans un environnement socio-culturel éloigné du leur. Ce décalage est à l'origine de bien des incompréhensions entre les populations d'accueil et les nouveaux venus.
Le développement frugal n'est synonyme ni de statut-quo, ni de retour en arrière. Il est plutôt le résultat d'un dosage subtil visant à introduire la modernité en s'éclairant de la culture. Il peut conduire à remettre en cause certaines traditions lorsqu'elles freinent trop, ou s'opposent au mouvement vers le développement.